Palais de l'Élysée, Paris, le mercredi 18
juillet 2007
Messieurs les Premiers ministres,
Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs,
Il n'est jamais facile pour des institutions en place, et encore moins pour les hommes et les femmes qui les incarnent, de s'interroger en conscience sur les faiblesses de leur organisation et de leur fonctionnement. Dans l'histoire de nos institutions, la remise en cause est venue le plus souvent du fait de circonstances extérieures. Ce fut le cas notamment de la Troisième et de la Quatrième Républiques. Ces remises en cause furent précédées d'un affaiblissement profond de l'Etat et de la France, tant il est vrai que, dans notre pays, l'un va toujours avec l'autre. Elles provoquèrent des drames qui auraient pu être évités si les hommes qui conduisaient alors les institutions avaient eu la clairvoyance et le courage de changer d'eux-mêmes un système institutionnel qui les menait à leur perte.
Bien sûr, et fort heureusement, notre pays n'est pas aujourd'hui au bord d'un
gouffre institutionnel. Le Président de la République, le Premier ministre, le
gouvernement, avec la majorité présidentielle dont ils disposent au Parlement,
ont les moyens d'entreprendre les réformes attendues des Français. Ferme et
souple à la fois, la Constitution de la Cinquième République a des qualités
qui ont permis à notre pays de traverser bien des crises. Elle respecte les
principes de la démocratie et les principes de l'Etat de droit. Elle est fondée
sur le régime de l'équilibre et de la séparation des pouvoirs tout en donnant
au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif les moyens de coopérer pour
diriger la Nation.
Pour autant, tout en reconnaissant à la Constitution voulue par le général de
Gaulle ses mérites incomparables, c'est aussi le rôle de ceux auxquels le
peuple a confié son destin, que de s'interroger sur la responsabilité de notre
système institutionnel dans le développement de l'impuissance publique, dans
le discrédit de l'action politique, dans les difficultés de l'Etat à se réformer,
et dans la déresponsabilisation d'une partie des élites.
C'est le rôle des institutions de savoir s'adapter et se moderniser pour
relever les défis du temps présent.
Les Français sont attachés à la Cinquième République, à son
parlementarisme rationalisé, à son Président élu au suffrage universel
direct. Ils savent les périls dont elle les a sauvés. Mais ils veulent aussi
de profonds changements dans la façon de faire de la politique, et donc dans le
fonctionnement des institutions : plus de transparence, plus de responsabilité,
plus de modernité, plus de démocratie.
Ils veulent que l'autorité de l'Etat soit respectée. Ils veulent que les élus
s'intéressent à leurs problèmes. Ils attendent des responsables publics
qu'ils servent l'intérêt général, pas les intérêts particuliers. Ils
aspirent au fond à une démocratie irréprochable, à une République
exemplaire.
Loin de remettre en cause la pensée du fondateur de la Cinquième République,
c'est au contraire lui être profondément fidèle que de réfléchir aux forces
et aux faiblesses de nos institutions pour le monde d'aujourd'hui. Et ce serait,
à l'inverse, lui être profondément infidèle que de ne pas le faire.
Le Général de Gaulle lui-même, soucieux de préparer l'avenir de la France
pour les temps où il ne serait plus là, fit modifier en 1962 la Constitution
et tenta également de le faire en 1969. Suivre son exemple, c'est autant se
tourner vers l'ordre que vers le mouvement.
C'est la raison pour laquelle, j'ai souhaité vous confier, Monsieur le Premier
ministre, la présidence d'un comité de réflexion et de proposition sur la
modernisation et le rééquilibrage de nos institutions.
Beaucoup de raisons sont à l'origine de ce choix. Vous êtes un homme d'expérience
et un homme d'Etat. Vous n'attendez plus rien pour vous-même de la vie publique
et politique, sinon peut-être de servir encore votre pays avec le plus haut
degré possible d'engagement et de désintéressement, comme vous le fîtes en vérité
tout au long de votre carrière. Personne ne peut douter un instant de votre
attachement profond à la Cinquième République aux destinées de laquelle vous
avez veillé dans les postes les plus éminents.
Et en même temps, vous êtes un réformateur, un esprit profondément moderne,
convaincu de la nécessité de faire évoluer nos institutions avant que le
cours de l'histoire ne vienne à s'en charger lui-même. Nul ne peut contester
que vous aurez à cœur de réfléchir à la modernisation et au rééquilibrage
de nos institutions avec le seul désir de servir au mieux les intérêts de l'Etat
et de la France.
Je vous remercie d'avoir accepté la lourde tâche de présider ce comité de révision
constitutionnelle ; de même que je remercie tous ceux qui ont bien voulu vous
rejoindre, en acceptant ce faisant, au nom des intérêts de notre pays et de
notre République, de transcender tous les clivages et bien des préjugés.
Réformer la Constitution est une affaire sérieuse. C'est une affaire qui
engage l'avenir au-delà d'un quinquennat. La majorité présidentielle
aujourd'hui au pouvoir doit se sentir investie, dans cette tâche, du sort de
tous les Français ; mais l'opposition également.
Je me félicite donc que des hommes et des femmes d'expérience, aux profils
diversifiés, qui ont servi l'Etat, analysé et enseigné le droit, analysé et
interprété la société, participent à cette entreprise, quelles que soient
par ailleurs leurs idées politiques dès lors qu'elles sont républicaines.
Cette diversité est en réalité une condition de la réussite de votre
mission. Je note que c'est sans difficulté, Monsieur le Premier ministre, que
nous nous sommes mis d'accord tous les deux sur la composition du comité et que
chacun des membres pressentis a accepté notre proposition avec enthousiasme et
sens du bien commun.
Dans quelles directions doivent évoluer nos institutions ?
Vous devrez d'abord vous interroger sereinement sur la question de la présidentialisation
du régime.
Cette question est inévitable : la présidentialisation est une réalité. Elle
est le résultat de l'élection au suffrage universel direct du Président, du
quinquennat et de l'inversion du calendrier électoral. L'une des missions clé
de votre comité est précisément la mise en cohérence de 20 années de réformes
successives de nos institutions.
Bien sûr, le comité ne pourra pas ne pas se pencher sur l'articulation des
pouvoirs entre le Président de la République et le Premier ministre ; mais
cette question n'est pas dissociable de celle de l'articulation des
responsabilités. Car, si le Président exerce une prééminence de fait au sein
de l'exécutif, seul le gouvernement est responsable devant le Parlement.
C'est pourquoi, quelle que soit la réponse que le comité donnera à la
question de la nature profonde du régime, l'important est que la réforme que
vous proposerez conduise à plus de responsabilité dans l'exercice de l'action
publique. Si la responsabilité du Premier ministre devant l'Assemblée
nationale devait être maintenue, elle devrait être assumée pour ce qu'elle
est : un mécanisme respectueux de notre tradition parlementaire. Elle ne
saurait dédouaner le Président des responsabilités politiques qu'il a devant
le peuple et devant le pays.
Aussi, le plus essentiel à mes yeux est-il d'abord que les pouvoirs du Président
de la République s'exercent dans la transparence et qu'ils soient encadrés par
de réels contrepouvoirs, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
J'attends donc du comité, d'un côté, qu'il réfléchisse aux conditions dans
lesquelles le Président pourrait venir expliquer lui-même sa politique devant
le Parlement. J'attends qu'il me fasse également des propositions sur la
transparence et le contrôle des comptes de la Présidence de la République :
la Présidence de la République doit avoir les moyens de fonctionner tout en
soumettant ses comptes à un contrôle extérieur.
Mais je souhaite aussi que le comité fasse des propositions sur la limitation
du nombre des mandats du Président de la République et sur l'encadrement de
son pouvoir de nomination par un système d'auditons publiques et de droit de véto
du Parlement. Une République exemplaire, c'est une République où les plus
hautes responsabilités sont conférées en fonction de la compétence, du mérite,
de la hauteur de vue, et, par-dessus tout, du sens de l'Etat et du bien public.
Plus fondamentalement encore, le rééquilibrage de nos institutions suppose un
renforcement très significatif des pouvoirs du Parlement. Cela fait des années
qu'on en parle, le temps est venu de le faire. Le sujet est doublement important
: à la fois pour créer un réel contrepouvoir au pouvoir de l'exécutif, et
pour faire émerger, dans les rangs des parlementaires, l'élite politique
capable de gouverner et de veiller à la modernisation du pays.
Je souhaite donc que le comité me fasse des propositions sur la fixation de
l'ordre du jour, sur le nombre des commissions permanentes, sur la création
d'un organisme d'audit et de contrôle, sur l'association du Parlement à la détermination
de notre politique internationale, européenne et de défense, sur la
revalorisation de la fonction parlementaire en lui donnant plus de moyens, plus
de responsabilités, mais aussi plus d'obligations. La procédure parlementaire
d'élaboration des lois devra être plus efficace, en échange de quoi la procédure
de l'article 49.3 et le vote bloqué pourraient être éventuellement mieux
encadrés. Les ministres et les secrétaires d'Etat devraient pouvoir retrouver
leur siège de parlementaire lorsqu'ils quittent leurs fonctions
gouvernementales. Cela permettrait d'avoir plus de renouvellement dans la
composition des gouvernements.
La deuxième piste d'évolution de notre démocratie est à rechercher, me
semble-t-il, dans la vitalité du débat politique.
Je veux dire les choses très simplement : ce qui a manqué, ces dernières années,
à la vie politique française, ce qui explique le discrédit qui l'a
progressivement gagnée, c'est l'absence de débat d'idées. Je suis pour que le
débat des idées politiques en France soit plus riche, plus vigoureux, parce
que la politique est ce qui fait vivre le peuple ensemble, parce que la
politique est ce qui construit la Nation.
Cela suppose des partis politiques qui ont les moyens de fonctionner – j'ai
toujours trouvé absurde la solution qui consiste à donner moins d'argent
public au parti qui a perdu les élections.
Cela suppose ensuite et surtout de doter l'opposition d'un statut qui lui
garantisse les moyens politiques, juridiques et financiers de pouvoir se
conduire comme un contrepouvoir réel face à la majorité. Ce statut devra
comprendre notamment des droits d'information, des droits protocolaires, le
droit de créer une commission d'enquête. De même, que ce que nous avons fait
librement, laisser la présidence de la commission des finances à l'opposition,
devra être prévu dans le statut de l'opposition, car c'est une garantie d'une
démocratie irréprochable.
Je suis convaincu que le statut de l'opposition sera un grand progrès pour
l'exemplarité de notre République.
Depuis trop d'années, Mesdames et Messieurs, nous nous satisfaisons d'une
justice qui a beaucoup plus de pouvoirs que le titre VIII de la Constitution ne
lui en reconnaît, sans être pour autant, d'un côté, réellement indépendante,
de l'autre, pleinement responsable. Cette question déborde le champ de la seule
Constitution, mais c'est la Constitution qui fixe les principes de notre justice
et nul ne peut contester que sans justice impartiale, il n'y a pas de République
exemplaire.
Je veux aborder cette question sans blesser personne – l'immense majorité des
magistrats fait son travail honnêtement – mais aussi sans faux semblant. Si
ce n'est pas maintenant que nous en parlons, au début d'un nouveau quinquennat,
au seuil d'une réflexion dont nous voulons qu'elle nous conduise à une démocratie
irréprochable, quand pourrons-nous en parler ?
Depuis cinquante ans, la justice a beaucoup changé. Pour autant, les Français
ont-ils le sentiment que la justice est indépendante ? La réponse est non.
Ont-ils le sentiment qu'elle protège les innocents ? La réponse est non.
Ont-ils le sentiment que, rendue en leur nom, elle est vraiment à leur écoute
? La réponse est encore non.
Une démocratie irréprochable, c'est une démocratie où une dénonciation
anonyme est une dénonciation inexistante. Notre droit doit le prévoir. Une démocratie
irréprochable, c'est une démocratie où le droit de faire grâce n'appartient
pas à un homme seul. Le droit de grâce doit être réformé. Une démocratie
irréprochable, c'est une démocratie où aucune considération autre que
judiciaire n'intervient dans le déroulement des poursuites pénales. Je
souhaite que le comité me fasse des propositions pour concilier cette garantie,
qui est un droit élémentaire des justiciables, avec le devoir pour le
gouvernement d'avoir une politique pénale. Une démocratie irréprochable,
c'est enfin une démocratie où le Conseil supérieur de la magistrature assure
ses missions en toute indépendance du pouvoir politique, mais sous le contrôle
du peuple français. C'est pourquoi je souhaite que le comité me fasse des
propositions sur la composition du Conseil supérieur de la magistrature.
Enfin, Mesdames et Messieurs, une démocratie irréprochable, c'est une démocratie
qui progresse sans cesse dans le sens d'un renforcement des pouvoirs et des
libertés conférés aux citoyens.
Votre comité devra s'interroger sur la capacité de nos institutions à refléter
la diversité des préoccupations et des opinions des Français. Je souhaite que
le Conseil économique et social soit modernisé, notamment pour prendre en
compte la dimension écologique de notre développement économique. Je souhaite
que le comité s'interroge sur l'opportunité d'un droit d'initiative populaire
en matière législative. Je souhaite qu'il me fasse des propositions sur
l'introduction d'une dose de représentation proportionnelle au niveau national
aux élections sénatoriales ou législatives.
Il existe un débat sur l'avenir du Conseil constitutionnel : d'une part, sur la
possibilité pour les citoyens de le saisir de la constitutionnalité des lois
existantes, d'autre part, sur les conditions dans lesquelles ses membres sont désignés.
Ces deux questions sont d'ailleurs en partie liées. Il appartiendra au comité
de me faire ses recommandations sur ce sujet, sur lequel je suis pour ma part et
en toute bonne foi hésitant.
Il en est de même s'agissant de l'article 16 de la Constitution, dont il n'est
pas absurde de se demander s'il offre aujourd'hui des garanties suffisantes au
regard de l'évolution des mœurs et du droit pour être réellement utilisable
en cas de nécessité.
Enfin, à l'image de la Constitution allemande ou des principes fondamentaux qui
régissent l'Union européenne, je considère que la sécurité juridique est
devenue une liberté fondamentale. Nos concitoyens ont le droit d'être protégés
contre les changements intempestifs de législation dans leur vie quotidienne,
qu'il s'agisse de leurs choix patrimoniaux, familiaux, professionnels. J'attends
du comité qu'il nous fasse des propositions efficaces pour un droit moins
bavard, plus sûr, plus efficace, fondamentalement mieux respecté, le droit, en
somme, d'une République exemplaire.
Telles sont les principales pistes de réflexion que j'ai souhaité, Monsieur le
Premier ministre, Madame, Messieurs, confier à votre comité. Il en existe
d'autres encore comme la question de la fixation – dans une loi organique –
de la structure du gouvernement, ou l'obligation pour nos finances publiques de
respecter une règle d'or et un taux maximum de prélèvements obligatoires. Préserver
l'avenir des générations futures est assurément le rôle d'une République
exemplaire.
Je souhaite naturellement que le comité se sente par ailleurs libre de nous
faire toute autre recommandation utile.
S'agissant de la méthode, vous souhaitez, Monsieur le Premier ministre, que les
débats qui auront nécessairement lieu au sein du comité demeurent
confidentiels, charge à chacun des membres, au moment de la remise publique du
rapport, de faire connaître son éventuelle opinion dissidente. Votre idée, et
je la partage, est que le comité puisse dégager sereinement un noyau de
propositions consensuelles et que chacun se sente libre, par ailleurs, de
formuler d'autres propositions qui pourraient ne pas avoir l'assentiment de
tous. Je suis favorable à cette façon de faire et je remercie chacun d'entre
vous de respecter cette règle.
Elle ne me paraît pas incompatible, bien au contraire, avec le projet de donner
par ailleurs une large publicité à l'avancement de vos travaux, aux auditions
auxquelles vous procéderez, et de permettre à tous ceux qui le souhaitent, grâce
aux moyens de communication moderne, de faire connaître leur opinion. Je
partage là aussi pleinement cette ambition qui va dans le sens d'une démocratie
plus transparente et plus ouverte.
Il me reste, Monsieur le Premier ministre, Madame, Messieurs, à vous remercier
d'avoir accepté de consacrer de votre temps, de votre énergie, de votre savoir
et de votre intelligence à cette entreprise de modernisation, de
rajeunissement, de rééquilibrage de nos institutions à laquelle les Français
aspirent profondément, j'en suis intimement convaincu.
Allocution lors de l'installation du comité sur le rééquilibrage des institutions